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LLATSER TOMAS, Manuel « ROSENDO"
Né le 18 juillet 1921 à Barcelone – mort le 10 octobre 2008 - Ouvrier imprimeur ; correcteur - FIJL – CNT – Barcelone (Catalogne) – Toulouse (Haute Garonne)
Article mis en ligne le 6 novembre 2008
dernière modification le 19 novembre 2013

par R.D.
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Manuel Llatser (Barcelone, 1940)

Fils d’un docker, Manuel Llatser Tomás, avait commencé à travailler dès l’âge de onze ans et avait adhéré à la CNT et aux Jeunesses libertaires en 1935. Au début de la guerre civile il travaillait dans un atelier collectivisé de l’ébénisterie puis dans une fabrique de bière. Secrétaire de la FIJL de Poblet, il s’enrôla en avril 1938 dans la 26è Division (ex Colonne Durruti) avec entre autres Raul Carballeira. Liberto Sarrau, J. Amoros et Germinal Gracia. Blessé en octobre 1938 et hospitalisé à Prats del Campo, il fut démobilisé et rentra à Barcelone au moment de la victoire franquiste. Sa jeunesse lui évita d’être victime de la répression frnquiste, mais il fut envoyé au service militaire dans la marine (1941-1943) où il commença à participer à la clandestinité.

En 1945, après avoir participé à la réorganisation de la FIJL de Barceloneta et avoir adhéré au syndicat CNT clandestin du métal, Manuel Llatser Tomás Rosendo fut nommé secrétaire à la propagande , puis le secrétaire général de la fédération locale de la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL) de Barcelone. En 1946 il fut membre du Comité régional catalan de la FIJL. Le 6 juillet 1947 Manuel Llatser était nommé avec Ramos et Celedonio García Casino Celes comme délégués des Jeunesses libertaires de Catalogne au plenum national qui devait se tenir à Madrid. Sur les activités de la FIJL à Barcelone, à cette époque, Manuel Llatser écrivit le témoignage suivant :

« …Tout le monde connaît la trajectoire des militants de la CNT qui depuis les camps de concentration et les prisons ont immédiatement réorganisés les premiers Comités Nationaux et Régionaux.
En juin 1939 il y a eu les premières détentions de membres des Jeunesses Libertaires ; entre autres je citerai pour des raisons que j’expliquerais plus tard, Celedonio Garcia "Celes", Serna et Asensio avec qui j’ai eu le plus de relations. En fait il n’y a eu à aucun moment, de discontinuité dans l’action et l’organisation des différentes branches du mouvement libertaire. Elles sont passées par des étapes plus ou moins fécondes, mais ont toujours eu une existence. Parfois ont existé par méconnaissance mutuelle, deux tentatives simultanées d’organisation qui, après être entrées en relations, fusionnaient pour renforcer le mouvement. Certains, par manques de contacts ou avec des possibilités plus limitées, ou parce qu’ils considéraient que c’était une activité fondamentale, ont contacté les consulats alliés, spécialement celui de Grande-Bretagne, pour contribuer à la lutte contre le nazi fascisme international, pensant que la fin de la guerre mondiale et la victoire des alliés entraîneraient aussi la chute du fascisme espagnol. De fait, à mesure que le dénouement de la guerre approchait, l’enthousiasme général et l’incorporation de militants aux organisations libertaires grandissaient chaque jour. Malheureusement le régime avait aussi conscience que ses propres difficultés allaient augmenter et il prit les devants, entre autres en introduisant dans nos milieux ses mouchards.
Je passerais sur cette période pour laquelle existent des documents publiés dans divers livres, et me limiterais à ce qu’a été l’organisation des Jeunesses Libertaires à partir de 1944, considérant que l’action et les activités qu’elles ont développées ont été exemplaires.

Sur le plan de l’organisation, la plupart des quartiers de Barcelone étaient organisés et dans certains endroits le groupe des jeunes était nombreux. Prenons par exemple celui de la Barceloneta qui, en plus d’être celui où j’ai vécu pendant toute la clandestinité, est le quartier où je suis né et celui que je connais le mieux. C’était un quartier portuaire caractéristique où, en plus étaient installées diverses industries métallurgiques comme "El Vulcano"(réparation de bateaux), "La Maquinista Maritima Y Terrestre", "El Dique" qui étaient les ateliers du port, les services liés au chargement et déchargement des navires, ainsi que les industries liées à la pêche, les dépôts de gaz de la cité...ce qui en faisait un quartier ouvrier par excellence.
Les ouvriers du port avec qui nous étions en contact permanent facilitaient l’évacuation vers les ports français, de Marseille et Sète principalement, des camarades recherchés.

Nous avions des militants des JL au port, dans les ateliers, sur les remorqueurs et aussi sur les grues ; nous pouvions organiser en toute sécurité réunions de quartiers, plenums locaux et même régionaux. C’est ainsi qu’un des plenums régionaux de 1947 s’est déroulé sur un remorqueur : le camarade qui en était responsable était de service un dimanche et on organisa une sortie en mer ; les délégués ont été conduits à bord tandis qu’un groupe de défense du quartier s’était chargé d’inviter les compagnes et leurs enfants. On avait apporté de quoi boire et manger et quand le remorqueur a été hors du port, les délégués sont descendus à l’intérieur, pendant que le groupe de surveillance restait sur le pont avec les femmes et les enfants. Ce système offrait toute sécurité et en cas de danger le temps suffisant pour détruire tous documents compromettants.

La vie militante de chaque quartier avait sa propre caractéristique selon sa composition sociale. Par exemple le quartier de Pueblo Nuevo où se trouvait la Gare du Nord et où chaque jour des centaines de camions et de charrettes chargeaient et déchargeaient des marchandises et où il y avait une multitude de dépôts et de petites entreprises, avait un caractère ouvrier bien marqué. Gracia où, autrefois, il y avait beaucoup de filatures, était à cette époque habité par des ouvriers et des employés de tous les corps de métiers. Et nous pourrions aussi parler des quartiers de Las Corts, Pueblo Seco, Guinardo, Poblet, Distrito V, Hostafrancs...Avec Pueblo Nuevo, Barceloneta était le quartier le plus important quant à l’organisation et au nombre de militants.(...)

Le développement du mouvement des Jeunesses a été lié à une série de circonstances du moment. La quasi totalité de ses membres était ce que nous pourrions appeler la génération de 36. Le 19 juillet nous étions encore des gosses de 14 à 18 ans qui ont été radicalement transformés par l’enthousiasme de ces journées. Les passions, les réalisations révolutionnaires nous ont plongé dans un monde de rêves devenus réalités. Chacun à son travail, dans son atelier, dans son quartier a été projeté dans une actualité tragique où il n’y avait pas de place pour l’ennui : certains sont partis immédiatement pour le front dans les colonnes confédérales, d’autres dans les collectivités ont pris chaque jour un rôle plus important, d’autres dans les quartiers, dans les Athénées. La participation de cette jeunesse a été totale.
Et les mêmes qui, à Barcelone, se retrouvaient chaque semaine aux réunions de la Fédération locale des JL ou sur le front d’Aragon ou ailleurs, à la fin de la guerre nous nous sommes retrouvés petit à petit dans la clandestinité. Personne ne connaissait tout le monde, mais nous nous connaissions tous depuis longtemps, nous avions vécu des expériences cruelles et savions quels étaient nos défauts et nos qualités. Tout cela nous permettait d’obtenir une confiance qui faisait de tous ces groupes de jeunes de véritables groupes d’affinité.

Il ne faut pas oublier non plus que c’est en Catalogne et à Barcelone particulièrement qu’a été posé le problème de la collaboration du mouvement libertaire au gouvernement. Ce sont les Jeunesses Libertaires qui ont manifesté l’opposition la plus catégorique à ce que nous considérions comme une déviation des finalités de la révolution. Aussi, à la fin de la guerre mondiale, quand on a vu comment des soi-disant démocraties oubliant leurs déclaration claires ou voilées en faveur de la liberté du peuple espagnol ont opté pour un soutien d’abord mitigé puis pour un clair appui à la dictature de Franco, il n’est pas surprenant que les Jeunesses Libertaires ne soient pas tombées dans l’erreur de la prétendue collaboration politique qui devait être la solution de tous les problèmes.

La dictature franquiste savait bien qu’elle ne pourrait empêcher la réapparition clandestine du mouvement libertaire qui ne cesserait pas d’attaquer le régime. Il leur fallait miner au maximum nos organisations en créant des organismes de diversion qui leur permettent de contrôler les activités des groupes les plus dangereux. C’est ainsi, qu’après la victoire du travaillisme britannique, a été crée dans une semi clandestinité le Parti Travailliste Espagnol dont le responsable n’était autre que Giron, un des ministres de Franco. Prônant une soi-disant opposition à son chef suprême, il est parvenu à faire tomber dans le piège bon nombre de naïfs, et à introduire au sein même de l’organisation confédérale un certain nombre d’indics qui rendaient compte de l’activité clandestine des syndicats, permettant ainsi à la police d’opérer quand elle le voulait, arrêtant comités régionaux ou nationaux, selon les besoins du moment. C’est ainsi qu’a agi le plus néfaste des indicateurs, Eliséo Melis, qui avec d’autres a causé de véritables dégâts à l’organisation.

Mais c’est aussi le gouvernement républicain en exil, celui de Giral qui a causé le pire des maux en demandant à la CNT les noms de cinq militants parmi lesquels seraient choisis ceux qui devaient représenter la CNT au gouvernement en exil. Sans entrer dans le fond du problème qui a encore aujourd’hui des conséquences, je peux dire qu’en 1945, dans la clandestinité, ce qui nous préoccupait ce n’était pas de savoir si la guerre s’était terminée le 1er avril 1939, ou si les accords adoptés sur la collaboration politique étaient ou n’étaient pas applicables jusqu’à la célébration d’un congrès régulier, ce qui nous préoccupait c’était de parvenir à l’écroulement du franquisme pour que les prisons se vident des centaines de milliers d’internés et que les centaines de milliers d’exilés puissent revenir et que la liberté dont nous manquions tant, ressurgisse à nouveau. La nomination de ministres ou toute autre action nous écartant de l’objectif principal - abattre le fascisme espagnol - ne nous intéressait pas. Malheureusement ce sentiment n’a pas été celui d’un bon nombre de militants, certains de bonne foi et d’autres non, qui rêvaient d’honneurs et de postes officiels.(...)

A partir de 1945 les Jeunesses Libertaires de Catalogne ont commencé une action qui devait leur permettre premièrement de faire un travail de base de militants syndicaux pour que la CNT s’éloigne de la ligne de collaboration politique, puis de rompre tous les contacts avec les groupes ou les éléments qui pendant la guerre civile n’avaient pas fait partie des forces s’opposant au franquisme, et enfin de réorganiser la FIJL sur ses propres principes.
Sur le plan confédéral tous les membres des JL militaient à la base, et c’est depuis cette base qu’était critiquée l’action des Comités, considérant que ceux ci ne reflétaient pas l’opinion majoritaire de la militance mais plutôt l’interprétation personnelle du Comité ou de militants profitant des avatars de la clandestinité qui empêchaient de consulter régulièrement l’ensemble de l’organisation ; leur interprétation personnelle étant alors présentée comme des accords qui en fait n’existaient pas.

La première réaction de la CNT à l’action des JL a consisté à tenter de transformer les groupes de jeunesses qui maintenaient une organisation propre par quartiers, en jeunesses syndicales. Ceci provoqua des discutions idéologiques de fond où les JL réaffirmèrent de la façon la plus catégorique que la FIJL n’était en aucun cas une organisation subordonnée à une autre à l’image des jeunesses socialistes, communistes ou autres, que la FIJL avait sa propre déclaration de principes et que c’était cette déclaration qui lui servait de guide quant à la finalité de son combat. Quand à ceux qui proposaient une telle transformation, ils ne poursuivaient d’autre but que celui de subordonner les Jeunesses aux critères particuliers d’une position circonstancielle qui pouvait changer à tout moment et entraînait en conséquence la négation de toute finalité. Il est dommage que le principal témoin de tous ces faits, Manuel Fernandez ne se soit jamais décidé à expliquer toute la gestion de cette affaire car il est sans doute la personne la mieux documentée sur cette période 1945-46, et chaque jour nous sommes de moins en moins à pouvoir témoigner.

L’organisation de quartier était celle de toujours, c’est à dire : le quartier était composé de militants qui se réunissaient et nommaient le secrétariat du groupe composé principalement d’un secrétaire général, d’un secrétaire de propagande et d’un secrétaire de relations.Chacun avait une tâche bien précise : le secrétaire général coordonnait les diverses actions ; le secrétaire de relations assurait les contacts entre la Fédération locale et le secrétaire de défense qui lui n’était pas nommé dans les réunions générales mais seulement dans celles convoquées par les groupes de défense ; le nom de ce secrétariat indique bien sa fonction : disons qu’il s’occupait sur le plan de la sécurité de beaucoup d’activités des autres secrétariats en plus des siennes propres, et sur le plan de l’action subversive il représentait une véritable école car chacun des militants qui intégrait les groupes de défense était évalué afin de connaître ses capacités, selon le genre d’actions auquel il désirait participer. Le secrétaire de propagande était chargé de la fabrication de toutes nos publications et ce par tous les moyens : dans certains quartiers comme à la Barceloneta, nous avions une valise avec un matériel des plus rudimentaires qui nous permettait une fois les clichés gravés à la machine à écrire, de les imprimer avec un rouleau.

La fédération locale se réunissait plus ou moins quotidiennement et selon les nécessités du moment. Du fait que le groupe principal était constitué par les quartiers, les réunions locales avaient un caractère élargi et y participaient des groupes extérieurs à Barcelone comme Santa Coloma de Gramanet, San Andres et surtout le Bas Llobregat qui était formé de plusieurs groupes, tant et si bien que nos réunions locales avaient souvent un caractère régional. Pour nous réunir, nous avions dans certains quartiers des maisons particulières où il ne s’est jamais rien produit de fâcheux grâce aux précautions qui étaient prises. A La Barceloneta nous faisions les réunions chez un compagnon qui avait un local de chiffonniers avec deux issues dans des rues différentes, si bien que l’entrée et la sortie des militants restaient très discrètes. La Fédération locale et le Comité Régional se réunissaient le plus souvent chez la famille de militants au 7 de la rue Atlantida à Barceloneta. Pueblo Nuevo et le Distrito V étaient aussi les quartiers qui ont le plus souvent fourni des endroits pour se réunir.

C’est un peu avant l’apparition de "Ruta" que Raul Carballeira est arrivé à Barcelone ; il avait été précédé par Diego Franco Cazorla "Amador Franco" et Antonio Lopez qui, avant même de pouvoir développer leurs activités, seront détenus et exécutés. Si beaucoup de jeunes libertaires étaient restés en Espagne pour continuer la lutte, il y a eu aussi, spécialement à la fin de la guerre mondiale, un moment où des dizaines et des dizaines de jeunes de l’exil se sont incorporés à l’intérieur pour renforcer les groupes. Nous qui en Espagne maintenions la lutte avons trouvé en eux le meilleur des soutiens et eux trouvaient en nous le complément nécessaire pour comprendre les caractéristiques d’une lutte complètement différente de ce qu’ils avaient connu jusque-là. Ce sont des compagnons qui se sont donnés complètement à la lutte : certains, comme par exemple Geronimo Falo et Tudela se sont chargés comme guides du passage des frontières.

C’était un va et vient incessant de compagnons dont la liste serait trop longue à établir mais qui montrerait l’énorme effort déployé par le mouvement libertaire dans la lutte contre le franquisme.
Ces incorporations posaient un véritable problème car la répression faisait qu’il était très difficile de s’intégrer, disons à une vie normale, et tous ces compagnons étaient pratiquement obligés de vivre d’une façon marginale jusqu’à ce que leur arrestation légalise en quelque sorte leur situation.

L’apparition de Ruta" a été un véritable ballon d’oxygène pour les JL. Nos moyens économiques étaient vraiment dérisoires et pour le premier numéro c’est un compagnon du Comité Régional, Miguel Jimenez qui a avancé 6000 pesetas pour pouvoir le sortir. Contrairement à ce qui a été dit et imprimé, "Ruta" à cette époque n’était pas distribué gratuitement ; les groupes de quartier achetaient un nombre déterminé d’exemplaires (par exemple Barceloneta et Pueblo Nuevo en prenaient 400 à 500 exemplaires, d’autres quartiers moins) ; les quartiers qui disposaient d’une certaine indépendance financière payaient les exemplaires au moment où ils les prenaient ; d’autres payaient le numéro précédent quand ils venaient chercher le nouveau.

Au moment de l’apparition de "Ruta" le Comité Régional des Jeunesses libertaires était formé de M. Fernandez, comme secrétaire général, de M. Jimenez à la propagande et J.L. Facerias « Face » à la défense. "Face" avait été nommé lors d’une réunion tenue à La Barceloneta chez un compagnon appelé Manuel Ramos Fernandez pour remplacer l’ancien secrétaire de défense, Montero, mort de tuberculose à l’hôpital. A la Fédération locale de Barcelone il y avait Modesto, son secrétaire, un copain du Distrito V appelé Manolo et Manuel Ramos. Selon Modesto de Pueblo Nuevo, c’est dans son quartier que "Ruta" a fait sa première apparition, puis de chaque quartier quelqu’un venait chercher les exemplaires ; cela se passait pas très loin de la gare du Nord, dans un bar appelé "Valero" fréquenté par les nombreux charrons qui chargeaient et déchargeaient les marchandises de cette gare. Voici une anecdote qui reflète bien l’état de confiance qui régnait dans les quartiers ouvriers : un jour où l’on faisait la répartition de "Ruta" sur une table du bar, un ouvrier intrigué par le va et vient s’est approché et a demandé ce que c’était ; on lui a montré un exemplaire, il a demandé s’il pouvait l’acheter, l’a payé et est sorti tranquillement. Cette anecdote montre aussi qu’à cette époque, en 1945-46, pendant un moment les gens avaient oublié leur peur du régime, tout le monde pensant, qu’après la fin de la guerre mondiale, il n’en avait plus pour très longtemps. "Ruta" était accueilli d’une façon extraordinaire : c’était le premier périodique clandestin qui préconisait la lutte ouverte contre le fascisme espagnol sans compromis d’aucune sorte. C’était le premier périodique clandestin qui s’identifiait totalement au mouvement libertaire dans le plus pur langage révolutionnaire L’accueil reçu dans les ateliers et les usines montrait bien que ce que voulait le peuple c’était d’en finir avec ce régime criminel et cela sans les compromissions préconisées par certains y compris avec des groupes qui avaient fait plus ou moins partie du soulèvement fasciste (...)

Ce qui devait arrivé arriva et,à la mi août 1946, pour des raisons que je n’approfondirais pas mais au moment où nous tentions de faire revenir la CNT à une attitude plus proche de son essence libertaire, le Comité Régional et la Fédération locale sont tombés. Parmi les compagnons arrêtés il y avait M. Fernandez, Facerias, M.Ramos et beaucoup d’autres dont je ne me souviens plus les noms ; il y a eu aussi une descente au bar "Valero" et le secrétaire de la FL de Barcelone a dû s’exiler pour échapper à la répression car il habitait chez un compagnon de Pueblo Nuevo qui avait été arrêté. L’imprimerie n’avait pas été touchée et très vite un nouveau numéro de "RUTA" est sorti pour leur montrer que cette chute n’affectait pas l’action des JL. Rapidement les chutes du Comité régional et de la FL ont été comblées ; nous ne nous connaissions pas tous, mais nous avions une multitude de moyens d’entrer en contact entre nous très vite, si bien que le lendemain même de la chute des compagnons, les conséquences de la rafle avaient été analysées, tout avait été fait pour la limiter et une réunion était organisée pour nommer un nouveau secrétariat. Cette réunion a eu lieu dans un verger de la montagne de Montjuich et réunissait des représentants de tous les quartiers appartenant à la Fédération locale des JL. Un nouveau secrétariat de la Fédération locale y a été nommé et était composé des compagnons suivants : secrétaire Manuel Llatser "Rosendo", secrétaire de défense Celedonio Garcia, secrétaire de relations avec les quartiers Turon de Pueblo Nuevo et Picas de Las Corts, secrétaire de propagande "Rosendo" de La Barceloneta et Celedonio du Carmelo. Rapidement cette nouvelle Fédération locale a organisé l’aide économique aux compagnons emprisonnés. Quand au Comité Régional, un de ses membres, Miguel Jimenez avait échappé à la rafle et un compagnon arrivé de France, Jaime Amoros s’y étant intégré, il put rapidement continuer à fonctionner.

Au moment de sa réapparition, il a fallu changer radicalement les moyens de distribution de "Ruta" : en Catalogne il existait un réseau de messageries qui se chargeait d’apporter dans les villages et les villes toutes sortes de paquets et de les entreposer dans des locaux où les gens pouvaient venir les chercher ; on a profité de cette sorte de réseau commercial et on y a déposé des paquets pleins de "Ruta"que chaque quartier pouvait venir récupérer contre un récépissé. Cela permettait de profiter du système commercial et sans beaucoup de risque car nous exercions une surveillance discrète pour voir que rien d’anormal ne se passait.

De façon continuelle les Jeunesses libertaires subissaient les pressions de l’organisation confédérale qui avait adopté une position collaborationniste. La CNT ne pouvait admettre que la FIJL échappe à son influence. Hors, la FIJL n’avait jamais été assujettie aux accords confédéraux : déjà pendant la guerre civile, si certaines régionales avaient adopté une position complètement réformiste, il y en eu d’autres et particulièrement la régionale catalane qui avaient toujours condamné la collaboration gouvernementale. De plus dans la déclaration de principes de la FIJL il n’y avait rien qui permette la moindre dépendance par rapport à la CNT ou à la FAI. En de multiples occasions on a tenté de faire pression sur les JL pour qu’ils cessent de maintenir une position contraire aux accords pris par l’organisation confédérale. C’est ainsi qu’un jour la Fédération locale de Barcelone s’est trouvée face à un soi-disant Comité régional des JL de Catalogne qui exigeait dans une note remise à la FL que celle-ci adopte une position conforme aux accords de la CNT sous peine de sanctions. Cette note portée à la connaissance de tous les groupes de quartiers eut pour conséquence la convocation immédiate d’un plenum local qui après deux sessions de travail approuva de façon catégorique la ligne révolutionnaire des JL et donna un vote de confiance à la FL pour sa position ferme face à ceux qui prétendaient les représenter en utilisant le nom des JL et en développant des positions qui n’avaient rien à voir avec l’idéologie des Jeunesses Libertaires.(...)

Puis au début décembre 1946 est tombée l’imprimerie de "Ruta" et ont été arrêtés plusieurs compagnons dont Miguel Jimenez, J. Amoros et le couple qui habitait l’imprimerie, Paco et sa compagne Pura : Paco était orphelin depuis son plus jeune âge et était rentré à l’armée comme clairon alors qu’il n’était encore qu’un gamin. Au moment de la guerre civile il se retrouva de notre coté et au contact de compagnons devintl’un des plus surs. Sa compagne Pura Lopez Mingorance était la fille d’un militant libertaire de Malaga ; son père et quatre de ses frères avaient été fusillés par les phalangistes. Après la chute del’imprimerie elle ne resta que quelques jours emprisonnée et sortit sans travail ni domicile. Elle vint alors vivre à La Barceloneta chez Concha, la compagne de M. Ramos, qui était en prison depuis août 1946. Concha et Manuel vivaient au 6 de la rue Atlantida où habitaient aussi sa mère et un fils qui en 1946 devait avoir 12 ou 13 ans. Ils étaient asturiens et c’est chez eux que se sont tenues dans les années1945-46 la plupart des réunions du Comité régional et de la FL de Barcelone des JL. Manuel Ramos travaillait sur les remorqueurs du port et en plus de ses activités aux JL, militait au syndicat CNT des Transports maritimes où il développait une grande activité aux cotés de Francisco Mario Rives ouvrier charpentier et de Miguel Ciurana patron d’une grande grue du port de Barcelone qui servira, comme nous l’avons déjà dit à organiser plusieurs plénums et réunions.

Concha qui était couturière, était les jours de réunion la vraie responsable de la sécurité : elle accrochait à la fenêtre du balcon des chiffons d’une certaine couleur, ce qui voulait dire aux compagnons "vous pouvez y aller, tout va bien". Sa mère participait aussi à cette tâche et même le fils, un gamin d’à peine 13 ans qui s’appelait Floréal, jouait dans la rue tout en surveillant les alentours. C’est comme cela que nous avons pu tenir beaucoup de réunions sans courir le moindre danger. Après l’arrestation de M. Ramos, ce système de signaux avec les chiffons a permis que personne d’autre ne soit arrêté. Ramos était en outre en relation avec un groupe de mineurs asturiens qui avaient constitué un maquis dans les montagnes du nord de l’Espagne.

La chute de l’imprimerie a eu une autre conséquence lamentable. Raul Carballeira devait venir me voir au domicile de Ramos. Il était accompagné par Germinal Gracia Ibars qui venait de France et que je connaissais. Germinal a décidé de ne pas monter et d’attendre Raul dans la rue. Hors à cette époque l’usine à gaz de La Barceloneta était en grève, ce qui donne une idée du climat social, et des patrouilles de la police armée surveillaient la rue Balboa où se trouvait l’entrée de l’usine. Et c’est justement au coin de la rue Balboa et de la rue Atlantida que Germinal, ignorant ce qui se passait, décida d’attendre Raul. Son attente plus ou moins longue attira l’attention de la police qui lui a alors demandé ses papiers, et ne les trouvant pas très convaincants, l’a alors arrêté. Cette anecdote nous montre que parfois nous attribuons à la sagacité policière ce qui n’est en fait que le fruit du hasard.

Une nouvelle réunion a été organisée pour nommer un nouveau Comité régional : ont été désignés, Manuel Llatser, Manuel Ramos, qui venait de sortir de prison, et Tomas Ortiz du quartier de Sans pour le CR, et pour la FL de Barcelone Francisco Mario Rives, Celedonio Garcia et un compagnon dont je ne me souviens plus du nom. Vu les circonstances, l’édition de Ruta" a été confiée au M.L.R. (Mouvement Libertaire de Résistance) en qui nous avions toute confiance ; d’ailleurs nous avions fait plusieurs actions ensemble et un des membres du nouveau CR était chargé des relations entre les deux organisations. "Ruta" a continué d’être distribué dans les quartiers par l’intermédiaire des messageries dont nous avons déjà parlé.

A la mi-avril 1947, après cinq années de prison, sortait en liberté provisoire "Ricardo Santany" (Diego Camacho) ; je l’avais rencontré pendant la guerre lors de réunions des JL du quartier de Clot où il militait activement, et où j’allais parfois avec Liberto Sarrau et Federico Arcos. Diego, Liberto et moi nous sommes retrouvés un après-midi Place A.Lopez, en face de la grande poste de Barcelone. Quelques jours plus tard "Ricardo Santany" partait pour Madrid comme délégué de Catalogne au Comité Péninsulaire de la FIJL. Le cas de Diego, à peine sorti de prison et s’incorporant immédiatement à la lutte, n’était pas isolé. Cela a aussi été le choix d’un grand nombre de militants comme par exemple pour les JL, Celedonio Garcia Casino, membre du premier Comité régional en 1939, J.L. Facerias, Enrique Martinez Marin et bien d’autres qui seront assassinés par les forces de répression.

Sur le plan local, à cette époque, les jeunesses libertaires de Barcelone étaient bien structurées et une vingtaine de quartiers étaient organisés. Au niveau régional des efforts étaient fait pour entrer en contact avec un maximum de compagnons : nous pouvions déjà compter sur le Bas Llobregat dont le délégué était Francisco Ballester et le Vallès représenté par Ramon Gonzalez Sanmarti qui était arrivé de France et en même temps qu’il réorganisait sa région d’origine intégrait aussi le MLR ; c’était un compagnon qui se distinguait par sa bonté, son intégrité et aussi son esprit de décision et qui sera tué dans un affrontement avec la police dans une rue de Barcelone.

Au niveau national Pedro Ara, qui venait aussi de l’exil, était allé à Valence pour entrer en contact avec des compagnons et commencer le travail organisationnel, tandis que Raul Carballeira et M.Fernandez allaient en Andalousie dans le même but ; comme les JL étaient déjà structurés dans cette dernière région leurs contacts furent très fructueux et un militant andalou A. Amores vint à Barcelone avec Raul et s’incorpora immédiatement aux activités des JL. Quand aux relations avec le Comité Péninsulaire, M. Fernandez l’avait établi ; après son arrestation, la relation s’est encore renforcée avec l’incorporation au Comité de "Ricardo Santany".

Le problème de la collaboration politique nous est tombé dessus comme quelque chose de tout à fait inattendu. Nous luttions alors contre le pire des fascismes, des milliers de compagnons peuplaient les prisons, les camps, des milliers avaient été exécutés, des centaines de compagnons continuaient de tomber parce qu’ils s’étaient attelés au travail de réorganisation dans la clandestinité de la CNT et de la FIJL, alors quand en 1945 sont arrivés à l’intérieur les accords adoptés par l’exil sur l’indemnisation des exilés ou la rétrocession des propriétés et locaux des organisations antifascistes après la chute du franquisme, on se disait qu’ils étaient bien loin de la réalité de ce qu’était l’Espagne à ce moment. Puis quand le gouvernement républicain en exil a proposé de nommer des ministres, et que certains en exil ont caressé l’espoir d’un retour aux conquêtes économiques et politiques de la guerre, nous continuions de dire qu’ils ignoraient tout des réalités du fascisme espagnol. La guerre était finie et nous avions été vaincus et toutes les supputations que l’on pouvait faire sur un retour aux conquêtes révolutionnaires n’étaient que pur fantasme. Quand a-t-on vu des tyrans n’hésitant pas à faire une guerre civile avec un million de morts, prêts à céder aux exigences de soi-disant démocraties dont les intérêts étaient bien mieux gardés par un régime de type franquiste que par un quelconque régime révolutionnaire. La collaboration politique était la pire chose qui puisse nous arriver.

Plutôt que de provoquer une scission, ce qui aurait été facile mais aurait constitué une grave erreur, les Jeunesses Libertaires et les militants confédéraux opposés à la collaboration politique, ont entrepris la reconquête des syndicats à partir de la base, dans les ateliers et les usines et non pas à partir des Comités dont nous savions que certains étaient infiltrés par des mouchards comme Eliseo Melis. Petit à petit nous sommes ainsi parvenus à ce que les syndicats adoptent une position plus conséquente avec les buts et finalités de la CNT. Le syndicat des Transports maritimes où militaient M. Ramos, Miguel Ciurana, Francisco Mario Rives, n’avait pas eu ce problème et défendait une position clairement révolutionnaire ; de plus il rendait d’inestimables services dans le passage de compagnons vers la France. Le syndicat des Transports terrestres (Tramways et autobus de Barcelone) après avoir eu une position collaborationniste, adopta une position plus conséquente avec des militants comme Navasa, Fructuoso, Longas, Poca et bien d’autres ; et c’est la même chose qui se passa au syndicat du bâtiment avec entre autres le compagnon Felipe Ruiz qui sera assassiné par la police. Et petit à petit les autres syndicats revenaient ainsi à l’essence même de ce qu’avait toujours été la CNT.

Sur le plan de l’activité subversive l’enthousiasme seul ne suffisait pas et les moyens dont la FIJL disposaient étaient bien pauvres. Pourtant Celedonio Garcia et un autre compagnon ont ramené de France une petite quantité d’explosifs qui a été répartie dans les quartiers : d’une façon plus ou moins coordonnée il y eut ensuite une série d’attentats au plastic contre des bâtiments occupés par le régime dans plusieurs quartiers de Barcelone et du Bas Llobregat ; c’est ainsi qu’explosèrent des bombes à Pueblo Nuevo, Guinardo, Carmelo, Barceloneta, Sans. Parallèlement des groupes venus de l’exil menaient le même type d’action.(...)

A la fin du mois de juin 1947 se tint aux environs de Barcelone un plenum régional, dit de Las Planas, des JL pour préparer le plenum national qui devait avoir lieu à Madrid. Une des questions qui y fût discutée concernait l’intensification des contacts avec les autres secteurs antifascistes afin de coordonner la lutte contre le franquisme. Nous avions reçu une pétition des Jeunesses Communistes de l’exil qui souhaitaient la réactivation de l’Alliance Juvénile Antifascite organisme créé pendant la guerre civile et réunissant les organisations de Jeunesse antifascistes. Pour cette réactivation les communistes exigeaient l’exclusion des Jeunesses du POUM et l’incorporation des Jeunesses Catholiques. Le Plenum décida que l’Alliance ne pourrait se reconstituer qu’avec les organisations qui avaient combattu le fascisme pendant la guerre et en aucun cas avec des groupes qui avaient fait partie du bloc factieux qui s’était soulevé contre le peuple espagnol le 17 juillet 1936. D’autre part considérant que les communistes n’avaient pas une réelle existence dans la Péninsule et qu’il ne s’agissait que de relations maintenues à travers de l’exil, nous considérions qu’il n’y avait pas d’utilité à continuer de telles relations.
Le plenum nomma aussi la délégation qui devait assister au plenum national de Madrid : il s’agissait de Celedonio Garcia, Manuel Ramos et de "Rosendo" pour le Comité Régional.

Quelques jours avant ce plenum, avait eu lieu le soi-disant référendum sur la "Loi de succession de l’Etat" et les Jeunesses Libertaires avec le MLR avaient développé une très grande activité, distribuant des milliers de tracts appelant au boycott de ce referendum. Au cours d’une de ces distributions de tracts, près du commissariat de La Barceloneta il y a eu un choc avec deux policiers dont l’un s’est retrouvé couvert de goudron tandis que l’autre s’enfuyait comme un lièvre. Quelques minutes après, le quartier grouillait de flics contrôlant les identités.
Ce référendum était une farce où seul le chef de famille, ou s’il n’existait pas, le fils aîné avait le droit de voter et dans quelles conditions ! Un sympathisant républicain du quartier de Sans et qui s’appelait Gil au moment de déposer son bulletin de vote se l’est vu confisquer par le policier de service. Comme Gil avait écrit sur le bulletin "Vive la République"vous imaginez la suite. Il s’est pris une volée de coups, avant-goût de ce qu’il allait ensuite subir au commissariat. Cette affaire entraîna la chute de deux compagnons du quartier de Sans, Carreras et Gaetano ; d’autre part le secrétaire des Jeunesses du Bas Llobregat, Francisco Ballester a du rapidement abandonner son domicile et on a décidé de l’envoyer au plenum de Madrid avec Ramos et "Celes" tandis que je resterais à Barcelone.

Ce plenum national qui s’est tenu les 15 et 16 juillet a été représentatif de ce qu’était l’importance de l’organisation puisque y ont assisté des délégués de Catalogne, Aragon, Centre, Andalousie et Levant ; outre le délégué des JL de l’exil, Marcelino Boticario, étaient également présents des délégués des autres branches du mouvement libertaire de l’exil. Un des points qui donna lieu à le plus de discutions a été celui du MLR (Mouvement Libertaire de Résistance) dont le représentant, Liberto Sarrau s’était joint à la délégation catalane des JL. Le MLR voulait être la branche militaire du Mouvement libertaire tout en étant totalement indépendant des organismes classiques du MLE. Immédiatement désavoué par l’exil, le MLR passa outre. En Catalogne il avait été acquis, au plenum régional de Las Planas, que le MLR n’aurait pas pouvoir d’intervenir en tant que tel, dans les questions d’organisation du ML qui, en contrepartie, ne s’immiscerait en rien dans les actes subversifs du MLR. Le plenum de Madrid aboutit à une conclusion défavorable à l’organisme subversif catalan, tout en laissant une certaine liberté d’action à la régionale catalane.

A ce plenum fût aussi ratifié un accord créant le Mouvement Libertaire d’Espagne, réunissant la FAI et la FIJL : un Comité National englobant les deux branches était créé et le premier secrétaire en fût le compagnon Juan Gomez Casas. De même il était également décidé d’adhérer à l’Internationale de la Jeunesse Anarchiste (IJA).
Parallèlement au plenum de la FIJL se tenait dans une briqueterie de la banlieue de Madrid le plenum national de la FAI auquel assistaient pour l’exil Pedro Ara ,un militant injustement oublié, et pour la Commission Intercontinentale de la CNT en exil, José Peirats.

Les deux plenums se sont bien déroulés mais ont eu des conséquences pas aussi désastreuses qu’elles auraient pu l’être, mais qui nous ont coûté cher. Dans la lutte clandestine l’ABC du militant doit être la prudence : quand tu es contacté par quelqu’un qui te propose de l’argent ou des armes et qui veut rencontrer de véritables militants, il faut tout de suite penser que ce peut être un mouchard ; l’oublier coûte des vies et des années de prison.

Le Comité Régional de la FAI de Catalogne était à ce moment composé formé par Miguel Pauls, Jésus Gomez et Galicia. Un jour un militant de la FL rencontra quelqu’un qui lui a proposé de l’argent et du matériel. Au lieu de se méfier, et sans doute parce que les difficultés matérielles dans lesquelles nous luttions étaient incroyables, ils ont rencontré ce type, ont discuté avec lui, ont prolongé une relation qui ne pouvait conduire qu’à une catastrophe. Pendant que le type promettait monts et merveilles, d’autres suivaient les participants à ces rencontres et c’est comme ça que la police, en suivant Jésus Gomez, a remonté jusqu’aux membres des JL qui était en contact avec lui et jusqu’aux autres militants de la FAI. La police de Barcelone a même suivi Gomez jusqu’à Madrid où, n’ayant pas averti la police de Madrid et voulant sans doute garder pour elle le succès de futures arrestations, elle n’a rien fait. Elle attendait le moment opportun et le 4 août 1947 elle déclenchait sa rafle et arrêtait les trois membres du Comité Régional de la FAI, ceux de la FL de Barcelone de la FAI : Guillermo De Haro, Celso Lopez et Dionisio Navarro ; deux membres du Comité Régional des JL : "Rosendo" et Tomas Ortiz ; un membre de la FL des JL, Francisco Mario ; et cinq militants des groupes de quartiers : Miguel Barba et Fulgencio Garcia de Gracia , Enrique Martinez du Carmelo et deux autres du quartier de Sans. Au total nous avons été 14 à être arrêtés.

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Prison Modelo 1947

Nous sommes restés 16 jours à la Préfecture ; 16 jours et nuits d’interrogatoires ponctués de coups et de souffrance. A chaque fois qu’ils interrogeaient un compagnon, ils en obligeaient un autre à assister à l’interrogatoire pour le démoraliser ; et c’est vrai que c’était terrible de voir un compagnon être torturé et de penser qu’après, ce serait ton tour. Ce séjour à la Préfecture était tellement dur que lorsqu’on nous a transféré à la prison, cela a été comme une sorte de bouffée d’air, même si ça n’a pas duré pas très longtemps car la sensation d’univers clos est totale en prison : une fois passée la cour d’entrée, il n’y a jamais deux portes ouvertes ; quand ils en ouvrent une, c’est pour fermer l’autre. Pourtant dans cet univers fermé la communication, la solidarité, le contact se passe avec une rapidité qui surprend le nouvel arrivant. Cela ne faisait que quelques heures que nous étions à la 5ème Galerie quand j’ai reçu dans ma cellule la visité de quelqu’un que je ne connaissais pas jusqu’à ce moment : Antonio Asensio arrêté en mars 1939 lors de la chute du premier Comité Régional des Jeunesses Libertaires ; il n’avait alors que 17 ans ce qui lui avait permis d’échapper à la peine de mort. Après des présentations rapides, il nous a donné un morceau de savon et une serviette pour se laver, ainsi que de quoi écrire. Il nous a averti que notre séjour dans cette galerie durerait quinze jours puis, que nous serions transférés à la 6ème galerie où étaient regroupés les prisonniers sociaux. Il me dit aussi qu’il pouvait faire sortir à l’extérieur un rapport sur notre arrestation ainsi que toute autre information que nous jugerions opportune de communiquer.

Ce premier contact a été d’une intensité émotionnelle indescriptible ; c’était le premier contact humain après les quinze à vingt jours à la Préfecture où les coups reçus, les vexations, les humiliations arrivaient à te faire douter de l’humanité.

Le passage à la 5ème galerie était appelé période de désinfection, ce qui était plutôt comique : en effet dès que tu entrais dans cette galerie, on t’emmenait aux douches et on prenait tes vêtements qu’on remplaçait par un bleu de travail infesté de lentes de poux. Quand deux jours après on te rendait tes vêtements, eux aussi étaient pleins de vermine. Il ne te restait plus qu’à vivre 15 jours avec tous ces parasites. Pour donner une idée du pullulement, je peux dire que Fulgencio, qui avait besoin d’une canne pour marcher, une nuit avait écrasé près de 200 punaises.

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Fiche de police

Après notre passage à la 6ème galerie a commencé notre véritable intégration à la vie "normale" du prisonnier : rencontre avec les amis, établissement de nouvelles connaissances, intégration à la vie organisationnelle, car en prison toutes les organisations et partis continuaient de fonctionner. Comme on disait à Barcelone, la prison était la véritable université du peuple et c’est vrai qu’il y avait de nombreux cours : pas seulement de la grammaire ou des mathématiques élémentaires, mais aussi des cours de langues (français, italien, anglais...), de mathématiques supérieures, de trigonométrie...
A cette époque le groupe le plus important de la galerie était celui des compagnons du mouvement libertaire ; il y avait aussi un fort contingent de membres de l’AFARE ( Association des Forces Armées de la République Espagnole), un groupe de l’Union Nationale composée de communistes qui avait fait partie des tentatives d’incursion militaire à partir de la France, et un petit groupe de six ou sept militants du Front Patriotique Catalan arrêtés pour avoir déployé des drapeaux catalans en divers lieux en présence de représentants de l’Etat espagnol.

Quand à la continuation des activités des JL, elle était assurée : en effet quelques semaines avant notre arrestation avaient été libéré plusieurs compagnons dont J.L. Facerias qui avait intégré le Comité Régional afin de coordonner les relations entre les compagnons emprisonnés et ceux de l’extérieur. Une fois établie que son nom n’avait pas été prononcé lors des interrogatoires à la Préfecture, c’est "Face"qui prendra la relève.

Avant de terminer ce récit je voudrais apporter une correction au livre de J. M. Molina "El Movimiento clandestino en Espana" qui dit p.279 "qu’on arrivait à verser à chaque prisonnier de la région 5000 pesettes par mois". En réalité dans ces années là, quand un prisonnier recevait une aide, et beaucoup n’en avaient pas, il s’agissait en fait de 50 pesettes par semaine. Dans les années 1950, avant d’être à nouveau arrêté je gagnais moins de 1000 pesettes par mois. Alors avec la misère qu’il y avait à cette époque, si on avait eu 5000 pesettes par mois, les gens auraient été volontaires pour aller en prison… » (cf. témoignage, décembre 1992).

Manuel Llatser qui avait été arrété le 8 août 1947 avec Miguel Barba Moncayo Reyes et Enrique Martínez Marín fut interné à la prison Modelo de Barcelone. Pendant son emprisonnement il a participé à la fabrication dans la prison des journaux manuscrits La Voz Confederal et CNT. Sur sa participation à ces journaux de prison, Manuel Llatser fit le témoignage suivant :

« … à propos de tes questions sur la fabrication de "Voz Confederal" dont t’a parlé Diego Camacho : c’était à la prison de Barcelone dans les années 1947-48 et en 1949. Avant, nous faisions "Esfuerzo" organe des Jeunesses Libertaires, mais je ne peux pas préciser quand on a commencé à le publier en prison. En tout cas il paraissait en 1946 avec une autre organe satyrique "Acarus" ; Geronimo Falo, qui vit à Toulouse, pourrait te donner plus de détails là dessus ; il était un des guides de la FIJL et en 1946 était en prison où je crois il se chargeait de la confection de ces journaux.

Quand à moi, je te dirais que la fabrication de ces petits périodiques représentait un véritable travail de titans, et que c’est vraiment dommage qu’on n’ait pu à ma connaissance en conserver des exemplaires. Les compagnons chargés de la confection de ces journaux devaient d’abord s’assurer de certaines conditions et en premier lieu occuper une cellule dont les occupants étaient d’absolue confiance. Pour "Voz Confederal" je l’ai d’abord fait avec Camacho, au 2° étage et avec l’aide de Vilardaga qui, depuis le rez-de-chaussée avertissait celui d’entre nous qui faisait le guet, puis au premier étage (à la 6° galerie) avec Salas quand Diego et moi avons été séparés de la cellule où nous étions. Nous utilisions du papier quadrillé et des encres de couleurs différentes, avec des calligraphies différentes et des lettres non cursives. La veille nous avertissions les camarades qui écrivaient dans notre journal, pour que le lendemain ils laissent leurs articles dans un dossier laissé dans la cour à l’heure de la promenade, un dossier bleu ou vert que nous avions par douzaines. A la fin de la promenade, au moment de rentrer en cellules, nous ramassions le dossier avec les livres et autres papiers qui nous servaient dans nos cours, et aussi avec les objets divers avec lesquels chacun passait le temps. Une fois dans la cellule, nous savions de combien de temps nous disposions entre le moment du repas et le moment de l’appel. Tandis que l’un faisait le guet, l’autre se mettait à la tâche ; les portes étaient équipées d’un judas qui permettait aux gardiens de voir ce qui se passait à l’intérieur sans avoir à ouvrir la porte. Ce judas nous l’appelions le "mouchard", mais nous aussi nous l’utilisions et inventions toutes sortes de choses pour voir ce qui se passait derrière la porte. C’est ainsi que Salas qui était chargé du guet avait un morceau de miroir de un centimètre de haut et de 4 ou 5 de large qu’il avait attaché au manche d’une brosse à dents. Après l’avoir introduit dans le judas de la porte et avoir soulevé avec une aiguille la plaquette qui recouvrait le judas, il pouvait voir tout ce qui se passait à l’extérieur et avertir si tout était calme ou si des gardiens arrivaient. Cela permettait à l’autre compagnon en cas d’alerte de changer de papier et de se mettre à écrire une lettre ou à dessiner ou alors, si tout était calme, de continuer le travail qui devait être fini pour le matin suivant, pour qu’au moment de la promenade, le journal fini, il puisse être transmis par la même méthode aux autres camarades qui pouvaient ansi le lire. Et ainsi de suite, de galerie en galerie, et à la fin on faisait sortir le journal à l’extérieur de la prison. C’est ainsi qu’était fabriqué "Voz Confederal" et je suppose tous les autres journaux de prison.

Il y a des gens qui s’imaginent que la prison est un milieu fermé, et qu’à l’intérieur de cet univers, la cellule est un auttre univers fermé à plus petite échelle ; je t’assure que, au moins à cette époque, la réalité était toute différente et que les communications entre les galeries et avec l’extérieur étaient monnaie courrante, et qu’entraient en prison beaucoup de choses et surtout les journaux, circulaires et documents. C’est ainsi qu’une fois sont entrés dans le même paquet quatre journaux de l’exil : "Tierra Y Libertad" du Mexique, "Solidaridad Obrera", "CNT" et "Ruta" de France.

L’affaire s’est mal terminée parce qu’après avoir circulé plusieurs semaines, un des journaux est tombé aux mains de la direction et nous avons été plusieurs punis de quelques semaines de cachot » (cf. témoignage de juin 1990).

Manuel Llatser a été remis en liberté provisoire fin 1949. En 1952 il travaillait comme correcteur à la maison d’éditions Regina à Barcelone. Contacté fin 1953 par Diego Camacho Escamez qui était chargé d’organiser une imprimerie clandestine afin d’éditer Solidaridad Obrera et CNT, il accepta d’y participer. L’imprimerie fonctionnera au n°4bis de la rue San Paulino de Nola jusqu’à sa découverte par la police en mai 1955. Arrété avec les autres collaborateurs de l’imprimerie, Manuel Llatser Tomás sera libéré contre une caution en février 1956. Il est alors passé en France comme délégué de l’intérieur et a continué de militer à Toulouse. Il a été nommé secrétaire à la propagande au CN-FIJL lors du plenum de novembre 1957. Il participera à de nombreux congrès et assemblées plénières du MLE et de la CNT en exil. Avec Juan Busquets Verges il a fondé une association d’anciens prisonniers politiques en Espagne (association qui sera dissoute en 1995). En 1963 il a été délégué au VI Congrès de l’AIT à Toulouse et a participé à de nombreux meetings dans toute la France.

En juillet 2004 il avait notamment participé à un hommage aux anarcho-syndicalistes ayant lutté sous le franquisme tenu au centre civique Francesc Macia de Terrassa.

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Manuel LLatser (2004)

Manuel Llatser fut également le cofondateur de l’Ateneo espagnol de Toulouse dont il sera le dernier président et participa à de nombreuses activités sur la propagande libertaire et la culture espagnole en collaboration avec l’université de Toulouse le Mirail. Manuel Llatser Tomas est décédé à Toulouse le 10 octobre 2008 et a été incinéré au crématotium de Cornebarrieu. Il était marié et le père de trois enfants.

M. Llatser a également collaboré aux travaux du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme de Marseille et à un très grand nombre de titres de la presse libertaire dont Boletino Rodano Alpes, Cenit, Nueva Senda, etc.

P.S. :

Sources : M. Iñiguez « Enciclopedia… », op. cit. // Correspondance et Témoignages de M. Llatser (1986, juin 1990 & décembre 1992 // Notes D. Dupuy //


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